Sophie de Malheur, interview d'Enora Henry
Bonjour Enora, tu t’es formée au théâtre et au clown… Comment s’est déroulé ton parcours ?
J’ai suivi une formation de comédienne il y a neuf ans où j’ai reçu notamment un enseignement au masque neutre, expressif et au clown. Mais je n’ai pas fait d’école de clown, c’est pourquoi il était important pour moi de me former auprès d’artistes clowns. Je suis allée chercher une légitimité, des techniques, un langage et une méthodologie de création. Aujourd’hui, j’apprends surtout mon métier grâce au public. C’est lui qui me fait grandir.
Sophie, ton personnage de clown, est une enfant qui joue. Comment t’est venue l’écriture de ce spectacle ?
Cela faisait longtemps que j’avais le désir d’un seul en scène. J’avais plein d’idées, plein de choses que j’avais envie de raconter. J’étais prête ! J’ai pris un ciré jaune, mon nez noir et je suis partie me mettre au travail avec Julien Bizart (mon metteur en scène). On s’est dit « qu’on allait essayer un truc ». Et hop ! Sophie est née ! Je ne l’ai pas choisie. Je ne l’ai pas cherchée, c’est elle qui m’a trouvée. On est rarement le clown que l’on pense ou que l'on voudrait être. Le plus dur est de l’accepter. Quant à l’univers, ce n’était pas mon esthétique habituelle non plus. Là encore il a fallu accepter que Sophie écrive le spectacle plus qu'Enora. Accepter de la laisser prendre la place et composer avec elle. Elle m’a changée. Je ne suis plus la même personne, plus la même créatrice. Maintenant je vis avec elle.
Pourquoi l’image de la petite fille ?
Je suis partie du personnage de la petite fille et je me suis demandé ce qu’elle avait à me raconter, à nous raconter. J’ai écrit avec elle et mon inconscient sur le plateau.
C’est vrai que ce personnage de petite fille m’a questionné, parce que j’accompagne beaucoup de femmes dans la création. Je les pousse à explorer leurs féminités, à se libérer du beau et du mignon et justement, moi, j’étais mignonne. Mince ! J’étais déçue de ça ! Mais heureusement dans le spectacle je ne suis pas que mignonne et j’ai ma partenaire peluche nommée Désespoir qui est quant à elle une vraie punk ! Une clowne m’a demandé récemment : « C'est quoi ton message ? » Pour moi le message n’est pas forcément dans le texte. L’enfant et la femme sont ceux que l’on écoute le moins. Alors, la petite fille, qu’est-ce qu’elle a d’intéressant à raconter ? Je me suis rendu compte qu’il était important pour moi de faire exister et résonner la parole d’une petite fille dans l’espace public. J’ai plaisir à entendre à la fin du spectacle « J'aurais aimé être cette petite fille libre ! »
Le spectacle est à partir de 6 ans. Pourtant certaines scènes sont plus explicites pour les adultes…
Nous ne l’avons pas créé comme un jeune public, mais un tout public. J’avais envie de réunir adultes et enfants, qu’ils puissent passer un bon moment ensemble, qu’ils puissent se regarder. Il y a effectivement une double lecture dans le spectacle. Quelquefois, les enfants regardent les parents rire et se demandent pourquoi ils rigolent et inversement. Il était très important pour nous de ne pas se moquer des enfants. Je voulais que les enfants comme les adultes puissent se projeter. Je voulais une ode à l’enfance.
Quel lien as-tu fait avec la Sophie de la comtesse de Ségur ?
C’est un personnage libre, une impertinente, qui se permet de dire et qui n’est pas sage. Bien que Sophie signifie « Sagesse ».
Il y a aussi beaucoup de contrepoints, notamment avec une lecture de la société de consommation…
Oui, l’univers de Sophie est très capitaliste ! J’assume complètement car les enfants sont les premières victimes d’un marketing agressif qui a une influence directe sur leurs désirs. Un marketing qui crée des situations de crise puisqu’ils ne peuvent obtenir que par l’intermédiaire de leurs parents. Ils sont donc très souvent dans des situations qui engendrent chez eux une frustration intense. Peut-être qu’au lieu de s’énerver contre nos enfants, c'est l'approche commerciale qu'il faudrait critiquer.
Coproductions et subventions : Les Ateliers du vents (Rennes) dans le cadre du dispositif de recherche pluridisciplinaire Le vivier, Ville de Morlaix, Morlaix communauté.
Soutiens : Le Palais mondial des clowns, Le Morozoff, La Fabrique à Paroles, L’Astrolabe – Ville Relecq-Kerhuon, Espace 1500 – Ville d’Ambérieu-en-Bugey, Le Théâtre Marie-Jeanne Marseille – La fabrique à personnages, La maison Jacques Copeau Pernand-Vergelesses, Espace Ronsard Le Lude, Le chapiteau la fontaine aux images, Clichy-sous-Bois.